"La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire (...), elle ne déboulonnera pas de statues"

 

Emmanuel Macron, allocution présidentielle du 14 juin 2020

Controverse autour des monuments liés à l'esclavage et à la colonisation

      Cette déclaration répond aux nombreuses actions d’altérations, du graffiti à la destruction totale, visant des statues qui figent dans la pierre des figures impliquées dans l’esclavage et la colonisation. Lorsque certains luttent pour les maintenir debout, d’autres défendent la dimension cathartique de ces gestes. Derrière la pierre, c’est l’homme glorifié qui est combattu. La destruction comme un premier pas vers l’émancipation. La taille, le poids des matériaux, autant d’obstacles qui rendent leurs destructions spectaculaires.

Depuis de nombreuses années, certains recourent à ces pratiques en invoquant les mémoires heurtées de victimes - ou descendants de victimes -, esclaves ou colonisés de l’ancien Empire colonial français. Toutes les statues ne sont pas regardées, toutes les statues ne sont pas contestées, toutes les statues n’émeuvent pas. L’espace public, où trônent ces monuments, cristallise les tensions d’un processus en cours. 

 

         À la fois œuvre de glorification d’une personne, souhait d’une époque ou d’un moment de l’histoire, la statue est aussi un objet d’art. Elle porte un certain héritage du passé. La statuaire se retrouve parfois au cœur des préoccupations de déboulonnage bien qu’en réalité, les actions politiques, préméditées et spontanées, soient les seuls véritables boulons de ces statues. Si l’expression “déboulonnage des statues” est techniquement approximative - les statues ne sont pas boulonnées - elle est malgré tout utilisée pour sa dimension métaphorique. Le déboulonnage dans sa terminologie cristallise tous les actes de vandalisme à l’encontre des monuments de pierre, de marbre ou de bronze, détruisant le prestige des héros qu’ils représentent. Ces statues, neutres a priori, fondues dans un paysage urbain devenu quotidien, sont en réalité comme endormies. Elles se réveillent à la faveur de tensions politiques et sociales. Le débat médiatique résume ces enjeux en ces termes « faut-il déboulonner les statues? ».

En réalité, au-delà des sensibilités morales de chacun, cette controverse est un jeu de piste où les savoirs des sciences sociales se superposent, se répondent, et parfois se confrontent. Mettre en perspective les regards que posent les sciences sociales sur ces objets. Examiner les avenirs possibles pour ces statues contestées. Voici les bornes de notre enquête, la notice de nos ambitions.

"Statuer sur les statues"

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          Mettre en lumière la variété des prises de position. Dépasser l’opposition du camp des partisans du déboulonnage contre celui des adhérents de l’immobilisme. Entre destruction et conservation se nouent des enjeux relatifs à la mémoire et l’histoire ; la statuaire figée par les émotions et les disciplines scientifiques.

Cet objet transcende le paradigme de l’appréhension du couple histoire/ mémoire. Il interroge la possibilité d’une conciliation entre l’application d’un travail de mémoire et la présence symbolique de la violence relative au passé esclavagiste et colonial français.

De même, il questionne les modalités de narration de l’histoire. Ne pas déboulonner pour expliquer, accompagner, éduquer mais aussi créer ou contre-créer. Entre conservation, destruction, création de patrimoine, la volonté politique s’accroche aux revendications militantes et aux conseils historiques. L’étendard d’une politique mémorielle équilibrée est parfois agité par ceux qui voient en elle la panacée manquante. Encore faut-il réussir à quantifier les maux commis à travers les siècles et le soin qu’il faut leur prodiguer. 

            Une multitude d’acteurs se positionnent sur ces questions. Ils interviennent à la croisée de domaines scientifiques aussi variés que l’histoire, la sociologie, l’histoire de l’art, le droit aux victimes et aux réparations. L’épaisseur artistique et patrimoniale de ces statues en font un objet d’étude à part entière, aux dimensions propres, introuvables dans l’étude de la nomenclature des rues.

La statue en tant qu’objet cristallise la complexité des nœuds de la controverse ; c’est pourquoi nous avons choisi ce bien matériel pour questionner les traces d’un passé esclavagiste et colonial dans l’espace public français, hexagonal et ultra-marin.

Cette pluralité entraîne l’impossibilité de s’accorder sur la nature de cet objet-statue ainsi que sa présence dans l’espace public. Le mutisme de la pierre a forgé et consolidé cette problématique du déboulonnage autour des difficultés à théoriser et opérationnaliser la décision politique et mémorielle à apporter.

 

A ces statues enracinées dans le sol de nos villes, quelles perspectives d’avenir ? A ces mémoires heurtées, quelles compensations prononcer ? A ces artistes lésés, quelles visibilités pour leurs œuvres ? La réponse actuelle, individualisée, saura-t-elle s’universaliser pour envisager un avenir commun à ces héros de pierre contestés ? 

 

Alors, pendant que des statues tombent, que d’autres attendent sur leur piédestal ou que certaines s’érigent, découvrez le fruit de notre travail de recherche enrichi de huit entretiens retranscrits sur ce site et réalisés par six (dé)boulonneurs, de novembre à mai 2021.

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