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Deboulonner ou la metaphore d’une demande de retrait de l’espace public

 

La réclamation première à l’origine de la controverse sur les statues liées à l’esclavage et à la colonisation concerne le déboulonnage. Ce terme est employé de façon symbolique car les statues ne sont fixées par le moyen d’aucun boulon. Jacqueline Lalouette détaille cet usage : “On dit déboulonnement au sens figuré  : “c’était le déboulonnement de l’idole, de la stupeur consternée”, citation de Léo Daudet en 1922. (...) Comme je vous l’ai dit, ce n’est jamais le cas sur des statues en marbre par la force des choses et ce ne l’est pas toujours, sur les statues de bronze ; du moins je l’imagine car je pense que l’on ferait moins facilement basculer des statues si la terrasse était boulonnée sur son pied d’estale. Donc au figuré, détruire le prestige d’une personne comme si l’on abattait sa statue.” Le déboulonnage dans sa terminologie cristallise tous les actes de vandalisme à l’encontre du patrimoine statuaire, détruisant métaphoriquement le prestige des héros qu’ils représentent. Les actions de dégradations et de destructions envisagent de solutionner la controverse par le retrait des statues de leur lieu d’origine, l’espace public. 

 

 

L’origine du retrait,

Un choix politique

 

Pour “décoloniser” l’espace public, Françoise Vergès réclame le démantèlement des statues. Pour elle, tout comme l’érection des statues est un choix politique, le choix du retrait dépend également d’une volonté publique : “Il n’y a pas de controverse à demander le déplacement de certaines statues. Il y a certainement des statues qui sont déplacées et personne n’y prête attention. C’est vraiment la question de l’esclavage et du colonialisme qui pose question en France. Et moi je suis pour le déplacement oui, le déplacement car quand je dis déplacement il n’y a qu’à les mettre dans un hangar. Je ne sais pas s’il faut vraiment les mettre dans un musée car je ne sais pas qui aurait envie d’aller visiter un musée pareil. (...) C’est des questions que l’on doit discuter de manière démocratique et non pas là-haut qu’ils décident que ce soit comme ci ou comme ça.”

 

Ainsi, la position de Françoise Vergès revient à l’origine de l’enjeu d’érection des statues : le choix mémoriel et politique. La décision du retrait et du déplacement patrimonial connaît le même fonctionnement. Si la question du déboulonnage est tranchée pour elle, celle de l’avenir des objets patrimoniaux doit résulter d’une concertation démocratique. Rodolphe Solbiac envisage la destruction des statues comme un acte citoyen “je crois qu’il faut enlever certaines statues de la place publique”. Le déplacement est nécessaire selon lui : 

“Le musée a été pensé comme un lieu qui était un espace neutre, c'est à dire un espace de conservation, pas un espace d'émotion. Le muséum, tel qu'il est pensé par ses fondateurs, c'est un espace zéro”.
 
Bertrand Tillier, historien, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Une nouvelle vie au musee ?  

 

Le choix du retrait des statues pose question du lieu de destination du patrimoine statuaire. Bertrand Tillier, qui aborde la notion d’émotion patrimoniale, s’interroge sur un lieu capable de neutraliser ces émotions. Il explique : “(...) les publics, d’une manière générale, qui vont au musée attendent que les musées leur permettent d’accéder à des émotions. (...) [Or], le musée a été pensé comme un lieu qui était un espace neutre, c’est-à-dire un espace de conservation, pas un espace d'émotion. Le muséum, tel qu’il est pensé par ses fondateurs, c’est une espace zéro.”

 

Pour lui, le musée est un lieu de neutralisation des usages mémoriels. Cette neutralisation est un moyen de dépouiller les statues de leurs usages mémoriels pour les ramener à leur qualité d'œuvre d’art, et amener à les comprendre “dans leur complexité de monument”. Le musée permet, par le biais de la neutralisation, de proposer au spectateur tous les usages de la statue : “permettre à tout visiteur d’avoir son lieu, son rapport personnel au monument."

 

Laurence Bertrand Dorléac ajoute que malgré la conception du musée comme “lieu de mémoire”, celui-ci peut être très différent selon son histoire, son programme, sa direction : “Il peut être fixiste ou il peut au contraire répondre aux préoccupations de son temps. (...)  le musée semble être un lieu possible pour la garder à l'état de "chose historique". Elle n'est pas pour autant complètement désactivée ni neutralisée, elle peut encore produire des effets, des révoltes, des adhésions. Mais elle n'a plus le même statut que sur la place publique”.

 

C’est la présence dans l’espace public qui est problématique car elle rappelle que c’est “l'entourage d'autres œuvres qui [donne] le sens de l'ensemble et de chaque statue en particulier.” Contrairement à l’espace public, au musée, les gens se déplacent volontairement pour regarder les œuvres. Felicity Bodenstein revient sur le rôle du musée qui est de contextualiser la transformation des valeurs associées aux monuments et aux objets de la culture matérielle, accompagnant la sécularisation et/ ou les changements de régime politique. 

“ Pour garder ces objets [dont les valeurs n’étaient plus celles que l’on souhaitait mettre en avant dans l’espace public] il fallait aller vers la fonction muséale. (...) En occident, le musée a eu cette fonction de transformer les valeurs associées à certains objets"».
 
Félicity Bodenstein, historienne de l'art 

Les limites de cette réponse sont plurielles. Pour Bertrand Tillier lui-même, déplacer les statues ne fait que déplacer le problème, et ne résout pas la nécessité de mener un travail approfondi.

 

Pour lui, il faut aborder toute l’histoire de la statue : “on ne peut pas être dans l’idée que supprimer de l’espace public une statue contestée c’est régler le problème. C’est oui, en partie réglé, mais c’est aussi en partie le déplacer.” Il faut proposer une réponse mémorielle qui prenne en compte la nature patrimoniale de l’objet à savoir sa conservation et sa visibilité. Un “lieu dédié” / “conservatoire” semble la voie la plus intéressante : “ça permet évidemment de les neutraliser dans l’espace public là où elles font problème, de ne pas les détruire, de les maintenir visibles et surtout de les installer dans des environnements où on va pouvoir les didactiser.”

 

Or, il n’y a pas vraiment de lieu dédié à la mémoire de l’esclavage et de la colonisation comme le décrivent plusieurs acteurs dont Felicity Bodenstein. Pour elle, le musée n’est pas une solution toute faite. Savoir quel musée pourrait accueillir des objets associés à l’histoire de la colonisation et de l’esclavage pose également controverse. 

Françoise Vergès a travaillé sur un projet non-abouti de musée post-colonial entre 2007 et 2010 : “Je pense que le projet lui-même dérangeait beaucoup. Parce que d’une part quand on a travaillé sur la conception même du musée, on ne voulait pas suivre la temporalité française. (...) Un autre principe qui n’a pas plu, c’est que si vous voulez, dans tous les musées en France, c’est l’objet qui fait l’histoire. Vous avez un objet et l’histoire qui se raconte autour. Et en fait, vous avez très peu d’objets qui témoignent de la vie des esclaves. Vous avez les fers, les instruments de torture, mais ça, ce n’est pas la vie des personnes. Ce n’est pas ce à quoi cette personne aspirait, ce dont elle rêvait. Donc, j’avais proposé que l’on ne parte pas de l’objet mais de l’absence de l’objet. Et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’objet qu’il n’y a pas d’histoire, donc c’était évoquer ces récits autrement.”

 

En suivant cette logique, la statue en tant qu’objet ne représenterait pas la vie des esclaves et colonisés et pourrait, au sein même d’un musée, se trouver contestée. “Il y a des moments où les musées, il vaut peut-être mieux qu’ils ne se fassent pas”. 

Changer le lieu pour changer

leurs sens 

 

Bertrand Tillier considère également l’option d’un lieu dédié aux statues permettant de les extraire de l’espace public :

 

“Il y a deux options, il y a l’option parc fait à Moscou. À Moscou il y a le Museum qui est un grand jardin où on a mis beaucoup de statues de Lénine, de Karl Marx etc. C’est une possibilité, ça s’est fait aussi à Sofia en Bulgarie où il y a un grand parc attenant à un musée d’art socialiste, où on a mis comme ça beaucoup de statues retirées de l’espace public, même s’il en reste par ailleurs beaucoup en Bulgarie dans l’espace public pour ce qui est de cette statuaire socialiste, communiste. Et puis il y a l’autre possibilité qui est celle qui a été instaurée à Berlin dans l’ancienne citadelle de Spandau, ça s’appelle Die Citadelle, c’est un lieu où on a installé donc toutes les statues qui été considérées comme devant quitter l’espace public berlinois et plus largement, disons à l’échelle de l’Allemagne. Donc ça permet évidemment de les neutraliser dans l’espace public là où elles font problème, de ne pas les détruire, de les maintenir visibles et surtout de les installer dans des environnements où on va pouvoir les didactiser. C’est-à-dire expliquer dans quel contexte elles ont été élevées, créées, installées, quel était l’action des personnalités représentées pourquoi à est-ce qu’un moment elles se sont retrouvées honorées et à un autre moment critiquées. Ce sont des sortes de conservatoires et dans le fond peut-être la solution la plus intéressante.” 

 

Prenant le contrepied de la vision conservatrice du parc de statue, Achille Mbembé propose de rassembler les monuments de pierre dans un espace commun symbolisant leur bannissement. Pour lui, chaque pays devrait procéder à une collecte minutieuse du patrimoine colonial pour le rassembler dans un parc unique qui servira aussi de musée pour les générations à venir. Ce parc-musée constituerait une sépulture symbolique au colonialisme. L’ensevelissement figuratif permettrait de tourner la page à la continuité de la colonisation dans les sociétés actuelles. À l’issue de ce regroupement statuaire, plus aucun monument de pierre ne devra être érigé en l’honneur d’individus. La voie du regroupement des statues dans un parc dédié connaît deux grilles de lecture différentes, la conservation et le bannissement, mais chacune est lue comme moyen de neutralisation de l’espace public.  

Il est aussi possible de déplacer la statue dans un autre lieu de l’espace public, moins chargé de sens que celui dans lequel elle se situe. Jacqueline Lalouette insiste particulièrement sur le lien à faire entre le lieu et le statufié, primordial dans la construction de sens du monument. Julie Deschepper prend l’exemple russe pour présenter ce type de solution : “On pourrait changer le monument de place pour changer sa centralité, comme le monument de Staline (à Sotchi)”

Enfin, concernant la solution muséale et le déplacement des statues, l’inverse est aussi envisagé : faire venir le musée aux statues. Yoann Lopez décrit le parcours mémoriel bordelais comme un mouvement de muséification au travers du concept de musée à ciel ouvert. Jacqueline Lalouette évoque l’exemple de la ville de Barentin aussi nommée “la ville aux cent statues” pour décrire ce phénomène. La construction de ce parcours de mémoire viendrait provoquer une muséification/ neutralisation des émotions, susceptible de répondre à la controverse. 

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